Lundi 10 août 2009 1 10 /08 /Août /2009 11:10

              C’est une succursale d’une grande entreprise nationale spécialisée dans les services aux collectivités locale. Elle compte moins d’une centaine de salariés et suite au départ en retraite d’un directeur que je qualifierai de « pépère », est arrivé un jeune cadre, dans les 35 ans environ. Il a décidé de décliner au niveau local, la politique du groupe, de « prévention des addictions dans le milieu de travail ». La mission est confiée à un cabinet conseil spécialisé, qui m’adresse une luxueuse plaquette sur papier glacé reprenant un discours bien rodé sur les méfaits de l’alcool et autres drogues, pour la santé des salariés. Il est aussi question de la responsabilité de l’employeur envers la santé des salariés sur le lieu de travail, de la nécessaire vigilance pour travailler en sécurité etc.
Un discours très consensuel, très politiquement correct.

Qui pourrait le contester ?

Tout le monde y souscrit, y compris les salariés et même le délégué syndical. Stratégie pour être dans la place ?

Même pas semble t’il. Il me fait part de ses convictions, du bénéfice pour la santé des salariés. Pas de point de vu critique exprimé.

Bien !
Que dire ?

Rien.

Rien à ce stade.

Quelque semaines plus tard les premières contradictions apparaîtront dans des compte-rendu de CHS-CT (Comité d’hygiène et de Sécurité et des Conditions de Travail) qui font état des réticences d’autres délégués régionaux, à la modification du règlement intérieur de l’entreprise qui prévoit désormais des contrôles par alcooltest, alcoolémie, et même des sanctions en cas de récidive.

Bien entendu, le médecin du travail que je suis, est sollicité pour faire partie du « comité de pilotage » de la politique de prévention mise en place. Quoi de plus naturel que la présence d’un médecin pour une problématique à composante médicale !

Je reçois ainsi des sollicitations pressantes du gérant du cabinet conseil en addiction qui se recommande chaudement d’une proche collègue avec qui il avait collaboré pendant plusieurs années.
Prudemment je l’interrogerai. Elle me confirme tout le bien qu’elle pense de ce gérant, qui était lui-même ancien alcoolique, et avec qui elle avait suivi une formation en addictologie. Il avait ensuite fondé sa société de conseil aux entreprises. « Un homme très courageux ».

Qu’elle expérience as-tu de ses interventions ?

Sais tu comment il travaille ?

Quelle est son éthique ? Etc.

Euh non. En fait je ne l’ai jamais vu travailler, je n’ai pas vraiment d’expérience de ses interventions, et je n’ai pas non plus d’avis de collègues ayant une expérience de ses services.

Bien.
Prudence !

Tergiversations : « mon planning ne me permet pas d’être présent au comité de pilotage, mais c’est avec grand intérêt que j’aimerais être tenu au courrant de vos actions dans l’entreprise »

Faisons le point des addictions dans l’entreprise : comme partout il y a 2 ou 3 «consommateurs excessifs» mais qui ne posent pas de problèmes particuliers. Leur travail est correctement effectué. Pas spécialement d’accidents de travail. Pas de problèmes de sécurité non plus. A ma connaissance pas de consommation de drogues quelconques. Mais ce n’est pas le genre de choses dont on parle fspontanément au médecin du travail !

C’est à la même époque qu’est survenu le cas de Monsieur Robert. Cela ne fait qu’un ou 2 ans qu’il est dans l’entreprise, suite à une politique volontariste d’embauche d’une population fragile : chômeurs de longue durée, fins de droit, RMI, migrants enfin régularisés. etc. Ils sont affectés à des tâches peu qualifiées, mais c’est le sort habituel de ce type de travailleurs. La plupart s’en accommodent ou alors ils sont déjà partis pour d’autres horizons.

Bien sur que monsieur Robert boit trop, nous en avons déjà parlé.
Mais sa femme l’a quitté.
Cela fait plusieurs années qu’il a perdu son ancien boulot et qu’il galère.
Il n’a plus personne dans la vie.
Alors en sortant du travail, sa seule compagnie il la trouve au comptoir du bar où il a ses habitudes.
Dans l’entreprise, je commence à avoir des échos par son contremaître, sur ses absences répétées. Bien entendu il ne se rend pas à la consultation anti-alcool où je l’avais adressé.

Son état se dégrade et il n’est plus capable de tenir son poste. C’est alors que les choses sont prises en main par la direction :
Tout est organisé, le remède c’est la cure de désintoxication.
Grâce à son réseau personnel dans sa ville à 300 km, le conseillé en addictologie lui a trouvé une place dans un centre.
Il ne me reste plus qu’à recevoir le salarié, qui est en arrêt de travail, et à le convaincre de suivre ce parcours tout tracé.
Même le délégué syndical me téléphone pour abonder dans ce sens. N’est ce pas son rôle d’aider ses collègues !

Je reste dubitatif et attentiste.

Effectivement quelques jours plus tard, Monsieur Robert, suite aux interventions multiples à domicile, vient me voir. Il est enfin conscient de son état et qu’il ne peut s’en sortir seul. Mais il exprime à demi-mots la gêne occasionnée par la pression de son entourage professionnel, et ne se voit pas se faire hospitaliser à 300 km de chez lui.

Je prends mon téléphone et lui obtiens un rendez vous dans les 48 h, dans le centre d’addictologie de notre ville, avec qui j’ai l’habitude de travailler.

Monsieur Robert manifeste son soulagement.

Je contrôlerai qu’il est bien allé au rendez-vous et 2-3 fois, suivrai l’évolution de sa prise en charge. Cela fait 6 mois maintenant. J’ai eu des nouvelles par son contremaître. Il a effectivement fait une cure de désintoxication dans un centre spécialisé du département. Il est toujours suivi par le centre d’addictologie.

Pas de nouvelles franches du côté du conseillé en addictologie, ni du côté de la direction.

Publié dans : ► Cas cliniques
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